extrait manuscrit Jean Périé « Lèvre de
Bois »
A parcourir le labyrinthe que formaient les vallées, les bordures échancrées des
plateaux tabulaires et les multiples réseaux de rivières qui desservent les bassins de l'Amazone et du Paraguai, je m'interrogeais sur le chemin que les peuples indiens avaient pu emprunter pour
atteindre jadis le Mato Grosso. Même muni de cartes et guidé par des pisteurs expérimentés, j'avais beaucoup de mal à ne pas m'y perdre. Alors, par quels chemins secrets ces peuples
précolombiens avaient-ils atteint le centre du continent depuis le versant oriental des Andes? Pour tenter d'y répondre, j'avais fait le voyage jusqu'aux Andes avec les moyens du bord à partir
de Cuiabá. Un trajet long et éprouvant en pleine révolution bolivienne. Des milliers de kilomètres en autocar, en train, puis en camion sur l’Altiplano jusqu'à Machu Picchu.
Au retour, j'étais convaincu qu'un passage
naturel reliait les contrefort andin au Mato Grosso et
s’engouffrait ensuite dans l’immense Brésil. Si cette hypothèse tenait debout, des vestiges, des grottes et des abris ornés par ces populations préhistoriques devraient alors en baliser le tracé
au Mato Grosso. Un inventaire du patrimoine archéologique s'imposait. Au début des années 70, je m’étais jeté dans cette aventure car rien n'avait été mené dans ce domaine.
Le
Mato Grosso n'avait pas d'histoire, pas de passé ancien.
Il était né de l'imagination des Bandeirantes au 17ème siècle et nul ne s'en étonnait, pas la moindre interrogation sur les périodes qui avaient
précédé leur arrivée. L'origine des peuples indiens, leur provenance, les vestiges de leur longue saga relevaient du mystère le plus pur.
Je fonctionnais comme un garimpeiro, quand une idée germait dans ma tête je prenais aussitôt le chemin de la
brousse. Ma première tâche avait été de glaner suffisamment d'informations précises sur les régions qui m'intéressaient. Pour cette tâche j’avais traversé le pays de long en large sur des pistes
de fortune rien que pour questionner les passager, dans les autocars, les bars, les bordels...
J'avais également entamé des recherches bibliographiques et cartographiques à partir de documents
anciens.
J'orientais mes premières explorations sur les
Chapadas dos Guimaraes, dos Parecis et de Sao Jéronimo. Accéder au pied de ces falaises
est un véritable parcours du combattant. La forêt toujours aussi fascinante au premier contact devient vite monotone. Presque languissante. On y devine une vie grouillante. Mais elle la tient
invisible. Secrète. Les grands coups de sabre d'abattis que lancent mes pisteurs pour ouvrir une brèche dans la végétation font fuir les gros mammifères. Quant aux oiseaux, ils ne descendent que
rarement aux étages inférieurs du sous-bois. Ils préfèrent les frondaisons. La chaleur ambiante y maintient les insectes dont ils se nourrissent. Les animaux les plus difficiles à déceler sont
les reptiles
enfouis dans l'imbroglio de plantes basses. Racines rampantes, feuilles mortes, mousses, jeunes pousses. Biotope impossible à inspecter. Tous nos sens doivent être en éveil. Il faut regarder où
poser les pieds sans pour autant perdre de vue le sentier toujours difficile à repérer. Son ouverture, sa pénétration, son balisage demandent une grande concentration. Une bonne dose d'énergie et
d'endurance également. C'est un exercice épuisant; certains le considéreraient comme un exploit ou un défi sportif. Pour moi, il ne représentait pas une réelle aventure dont je pourrais me
rassasier indéfiniment, mais un travail de forçat indispensable, juste une étape à franchir. Ma curiosité, exigeante et capricieuse, réclamait des émotions plus authentiques. Toujours à l'affùt
d'un paysage lointain, elle se projetait inexorablement sur l'horizon. Elle et moi étions persuadés que cette frontière recélait tous les trésors du Monde. Ma curiosité m'avait attiré au Mato
Grosso à la rencontre de civilisations primitives, maintenant elle me poussait à rechercher leurs vestiges passés.
Dans cette perspective, je commençais à souffrir de tout ce qui
pouvait constituer une barrière sur mon chemin, une entrave à mon avancée.La jungle en était une.
Pour me rapprocher des falaises, j'emprunte avec beaucoup de précautions le passage naturel le plus
indiqué. Souvent, le lit asséché d'un petit ruisseau. Là, des bouquets de bambous forment un embryon de tunnel sous lequel on peut tout juste ramper. Le climat y est torride. Pas le moindre
souffle d'air. Il faut crapahuter plusieurs heures dans cette galerie végétale. Boyau aux multiples méandres sans aucune échappatoire. Enfermés, condamnés à suivre son cours. De nombreuses
empreintes d'animaux encore fraîches sont imprimées dans le sol humide; traces de tapirs, de jaguars, de rongeurs en quête de minuscules flaques d'eau. La végétation est par endroit si dense
qu'il y fait presque nuit comme si le jour ne s'était jamais levé. Soudain la pente s'accentue, grimpe presqu'à la verticale. La lumière s'intensifie,
devient aveuglante. Le plafond de feuillages s'aère et au travers des branchages, on
entrevoit les parois rocheuses dressées en paravents si abrupts qu'il est impossible de sonder leur sommet. Vidé de toute énergie, on parvient enfin au pied de la falaise.
En m'extirpant de la selva, j'éprouvais toujours un sentiment de liberté. Le champ visuel
s'agrandissait enfin, l'air était plus respirable.
Le pied des falaises est un endroit sauvage. Somptueux. Je n'ai qu'une hâte: palper cette muraille pour m'assurer qu'elle est là, bien vivante devant moi. Tandis que mes guides se glissent le long de la paroi à la recherche d'un
gibier, je grimpe par des éboulis,
le plus haut possible dans
l'espoir de m'affranchir de la forêt et d'y découvrir un panorama plus élargi. De là-haut le spectacle en vaut la peine. Forêt et savane mêlées forment une mer verte moutonneuse à l'infini. Assis
sur un promontoire, je m'imprègne lentement et gravement de ce paysage grandiose. La falaise constitue l'armature principale. Architecture géologique lestée d'éternité qui reste à explorer. Dans
la brume de chaleur qui fait onduler sa silhouette bleutée sur l'horizon, je cherche des porches, des failles et des petites entrées de
grottes difficiles à sonder à cause des ombres trop crues plaquées par un soleil à l'aplomb. Ce décor m'ensorcèle...
C'est ainsi qu'un jour la préhistoire du Mato Grosso a surgi devant
moi. Je me glissais le long d'une paroi rocheuse lorsque des pigments rouges attirent mon regard. Je repère aussitôt les premières peintures, les premiers dessins. Je remarque une scène de
chasse, un homme armé d'un arc fait face à un animal, plus en avant un autre personnage tient une lance. Sur une corniche, de petits bonshommes se tiennent par la main en farandole. Sur la
gauche, un peu à l'écart, un personnage entouré d'oiseaux.
Plus
loin, d’étranges empreintes de pas sur la paroi verticale rappelle que la plateau s’est jadis effondré. Ce sont les empreintes laissées par une famille de Lama major, les premiers mammifères
après les dinosaures. Elles sont là depuis plus de 30 million d’années… Ca me fait sourire.