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18 Nov

Guiratinga II : L’enfer pour un paradis

Publié par Jean  - Catégories :  #aventure

 
Au village, tout le monde tente de nous dissuader de descendre dans le canyon. Le propriétaire de la mine de diamant surnommé « papagaio » ne mâche pas ses mots : - C’est très, très dur, la descente est des plus périlleuses ! Le soir même, Valdir et moi prenons contact avec le garimpeiro qui nous montrera le chemin. Lui aussi nous alerte. - E muito perigosa a caminhada ate la ! (C’est très dangereux de descendre par ce chemin!) Je sens Valdir vaciller, moi aussi je commence à douter. Mais je veux tenter cette descente, je veux photographier le canyon d’en bas. Rendez-vous est pris pour le lendemain si le temps le permet. Une journée limpide sans aucun risque d’orage, c’est impératif. Je ne dors pas de la nuit. Mon esprit triture toutes les informations sur la difficulté de parvenir au bas du canyon. La dureté de la descente, trouver un créneau entre les pluies, bref, rien de rassurant. A quatre heures du matin, un orage éclate et soudain la pluie tambourine sur le toit de l’hôtel. Elle fait un bruit assourdissant qui couvre le ronronnement de l’air conditionné. C’est foutu pour aujourd’hui ! Un soulagement bizarre comme rassuré et déçu à la fois. Je m’étais préparé à cette terrible descente, je l’attendais même, je la voulais ce-matin et voilà que tout « tombe à l’eau », qu’il me faudra attendre et ressassé cette crainte qui grandit en moi. Valdir passe à huit heures, je le sens inquiet et déçu lui-aussi. Nous décidons pour ne pas perdre cette journée et d’explorer une grotte. Là aussi c’est l’inconnu, tout le monde en parle en ville, mais très peu de gens en connaissent l’entrée. Deux heures plus tard, nous partons avec un garçon qui dont les informations sont sûres. Par les descriptions qu’il en fait, aucune chance d’y trouver des inscriptions rupestres, mais on y fonce. Une piste chaotique, érodée par les pluies nous conduit presque jusqu'à l’entrée de la cavité. Arrivés dans le porche, une forte odeur de guano indique la présence de chauve-souris. Nos torches frontales n’éclairent pas grand-chose et dès les premiers mètres des centaines de chauve-souris s’extirpent de la cavité en nous frôlant à cause de l’étroitesse de la grotte. Nous entrons avec la plus grande prudence. Nous auscultons chaque anfractuosité de la paroi à la recherche de reptiles. Ils se logent dans les failles de la roche pour chasser les chauves-souris. Je m’affaire à prendre des clichés, mais je ne vois rien, je shoote au hasard. Des colonies de « morcegos » (chauve-souris) s’agrippent à la voûte en se tassant les unes contre les autres et en poussant de petits cris stridents. Lorsque nous les approchons de trop près, elles nous foncent dessus et s’envolent vers la sortie en nous frôlant les jambes, le buste, la tête. Sur la paroi à dix centimètres au-dessus de ma tête une araignée bizarre avec des pinces de crabe, peut être une espèce rare, certainement peu connue. Soudain Valdir hurle - A cobra ! a cobra !... A nos pieds mal éclairés, un serpent des plus dangereux du Brésil se love et se tortille. Valdir et Juliano le nomment « Boca de Capanga » (Waglerophis Merremi), sa morsure est mortelle. Toutes nos torches sont braquées sur lui, il ne faut surtout pas le lâcher, le perdre de vue. Je me rapproche pour le photographier et le filmer. Le reptile est replié sur lui-même prêt à attaquer le premier de nous qui s’en approcherait trop. Il est fort probable que d’autres serpents soient blottis dans les replis de la roche. Valdir me demande si nous le tuons. - Non Valdir ! Ce n’est pas nécessaire, c’est nous qui sommes sur son territoire, laissons-le en paix ! Sur le sol cavalent des milliers de gros cafards qui dévorent les chiures des chauves-souris. L’odeur d’ammoniaque est de plus en plus insoutenable, même avec nos tee-shirts sur le nez, nous ne résistons plus. L’air est irrespirable, la chaleur nous poisse. - C’est plus prudent de faire demi-tour ! D’ailleurs, nos lampes frontales trop faibles et commencent à donner des signes de faiblesse. C’est trop dangereux, nous ne sommes pas équipés pour poursuivre l’exploration de cette caverne. Il est quinze heures, il est temps de faire demi-tour. Gardons nos forces pour la descente dans le canyon des diamants le lendemain. La pluie a cessé, c’est plutôt bon signe. Il me faut maintenant revoir et préparer le matériel. Aux premières heures du jour, le pick-up se gare devant mon hôtel. Valdir en sort tout sourire. Le temps est clair, la météo est clémente. Je me connecte sur internet, navigue sur Google Earth et confirme l’accès au canyon. Même si un garimpeiro doit nous conduire, je préfère prendre mes propres points de repère pour mon GPS. A la sortie du village de Guiratinga, nous prenons au passage le chercheur de diamants et nous voilà partis. Quelques hésitations pour la piste, puis on roule carrément dans la savane sur les indications du garimpeiro qui nous sert de guide et dont je ne connais même pas le nom. Une fois la jeep stoppée, il nous rappelle une fois encore que la descente est périlleuse. De quoi ajouter une dose de stress, mais notre décision est irréversible, juste le temps de passer mon sac à dos sur les épaules et nous nous engouffrons sur un petit sentier qui plonge dès les premiers mètres dans une vallée étroite. Pour l’instant, pas de quoi paniquer, mais soudain quelques mètres plus bas, ça se complique. La pente bascule à 90° et il faut s’équilibrer sur des rochers glissants. Valdir qui me précède disparaît dans la végétation, je le perds de vue dans le lit du torrent qui nous sert de couloir. Le garimpeiro lui, est déjà loin devant. Nous sommes semés d’emblée. Chaque pas en avant doit être soigneusement pensé. Les garimpeiros ont piqueté certains blocs de pierre sur dix centimètres carré pour créer une surface moins glissante. Faut pas se rater, le pied doit porter juste à cet endroit, s’il dévie c’est la glissade sans chance de se récupérer. Lorsque la végétation offre enfin une vue sur le couloir, c’est un abîme vertigineux qui fait flageoler mes jambes. Je prends alors la mesure du danger. Une chute ici est mortelle. Chaque mouvement exige une concentration maximale. Très vite le corps transpire et la moiteur extrême ralentit les gestes, les pas, brouille la vue. Jamais de ma vie je n’ai dévalé un gouffre pareil. J’ai la frousse. Je doute de mes capacités à pouvoir aller jusqu’au bout, mais j’affronte la descente toujours les mains agrippées à des lianes pour ne pas basculer dans le vide. Mes vêtements sont déjà couverts de boue, de mousse, le sac à dos pèse des tonnes et ces satanés moustiques qui plantent sans cesse leur aiguillon dans ma peau. Valdir est pâle, moi aussi. Nous avançons sans échanger de mots. Notre guide a disparu. Les garimpeiros n’aiment pas trop qu’on leur rende visite et nous devinons que tout a été fait pour nous dissuader. Ils pensent sans doute que nous finirons par abandonner. Nous ne savons pas si nous sommes à mi-chemin ou proche du fond du canyon. Nous ne faisons pas marche arrière, on descend toujours aussi vertigineusement. Aurais-je encore des jambes pour la remontée ? Toujours ces rochers glissants et le cœur qui cogne comme s’il allait exploser. Déjà plus d’une heure et demie que nous enjambons et glissons sur ces blocs, que nous nous contorsionnons pour passer sous des racines, que nous pataugeons dans ce maudit torrent. Si un orage venait à nous surprendre ce serait une catastrophe. Aucun refuge pour échapper à la montée des eaux. Quatre mètres séparent les deux parois verticales du petit canyon dans lequel nous nous sommes engagés. Au-dessus de nos têtes la végétation forme un toit et nous empêche de se repérer. Ni le GPS, ni les talkies-walkies ne fonctionnent. Je désespère et puise dans mes dernières forces lorsque Valdir qui a quelques longueurs d’avance sur moi se met à gueuler. Un long silence puis une voix au lointain semble lui répondre. - Ce sont les garimpeiros ! Nous ne sommes plus très loin ! me crie Valdir… C’est soudain rassurant. Lorsqu’enfin nous débouchons sur une petite plage, Valdir et moi sommes exténués et nous ressentons déjà l’inquiétude du retour, mais ni l’un ni l’autre n’abordera ce sujet. Le campement des chercheurs de diamants n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres. Ils préparent un repas, mais pas le temps est compté, je dois faire mes photos au plus vite. Je cherche un point de vue. Il me faut remonter la rivière Prata qui coule dans cette gorge. Je n’ai même plus la force de grimper sur le talus, je remonte la rivière dans son lit. J’ai l’eau aux genoux et lorsque je m’arrête pour faire un cliché je sens tout mon corps s’enfoncer dans le sable. Je dois faire très vite pour ne pas m’enliser. Ca y est j’ai trouvé un angle pour prendre en photo le canyon. La rivière est encore en crue des pluies de la veille. Lorsque je reste immobile pour viser mon sujet, je n’arrive plus à calmer mon cœur, je tremble et ai du mal à filmer. Aujourd’hui, les garimpeiros ne travaillent pas à cause de la crue. Les photos terminées, nous repartons sur le champ avec une angoisse non dissimulée. C’est l’horreur ! La remontée sera terrible, Valdir et moi le savons bien… Deux heures et demie plus tard, nous débouchons sur le plateau, la bouche pâteuse, les jambes raides, le corps exténué, le cœur prêt à lacher… Encore merci à Valdir pour son professionnalisme et l’amitié qu’il m’a témoigné durant les journées passées ensemble. Agradeço mas uma vez ao nosso grande companheiro que foi Valdir. Nao vamos nunca te esquecer ! ...

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P
<br /> J'adore votre aventure à la "Indiana Jones" ... les photos sont magnifiques!!!<br /> Amitié.<br /> <br /> <br />
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O
<br /> Je comprends la présence de cette phrase en brésilien sans en saisir toute la signification, mais il en émane remerciement et gratitude pour le dévouement de Valdir et c'est tout aussi<br /> émouvant.<br /> Superbe récit.<br /> <br /> <br />
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À propos

Jean Périé. Diplômé de Préhistoire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Une vie sur la piste des grottes ornées d'Amazonie, au Mato Grosso,(Brésil). Un inventaire des paysages et de l'Art rupestre témoins d'une occupation vieille de plus de 20 000 ans.