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16 Nov

... du rififi chez les indiens Nambikwaras de Lévi-Strauss

Publié par Jean  - Catégories :  #aventure

Chers amis blogueurs, vous êtes nombreux à me visiter régulièrement des quatre coins de la planète et je vous en remercie. Cependant la préparation de mon projet "Alvorada" sur la piste des grottes ornées d'Amazonie absorbe tout mon temps et c'est la raison pour laquelle je passe moins d'articles sur ce blog. Ne me quittez pas, voici un récit qui va vous amuser et qui me permet de tirer un grand coup de chapeau au célèbre ethnologue Levi-Strauss. Bonne lecture...

 

Bon anniversaire à Lévi-Strauss, 100 ans déjà...

 

Le monde entier le connaît depuis son célèbre ouvrage « Tristes Tropiques ». Bon anniversaire à cet ethnologue exceptionnel qui aligne sa centième bougie. J’ai eu l’inestimable chance de le lui parler en tête à tête. D’ailleurs deux personnages illustres, tous deux ethnologues, m’ont impressionné au cours de la rencontre que j’ai eu avec eux... Le premier, André Leroi Gourhan qui nous a hélas déjà quitté.  Père de l’archéologie moderne, il révolutionna les méthodes de fouilles stratigraphiques.

Ma rencontre fut très émouvante avec Claude Lévi-Strauss puisque nous avions un sujet de conversation commun, Les indiens Nambikwaras de la forêt amazonienne du Mato Grosso, localisés dans la vallée du rio Guaporé, dans une des zones les plus périlleuses à explorer.

Et, si je garde de cet entretien un souvenir inoubliable, celui que me laisse mon séjour chez les Nambikwaras n’en reste pas moins drôle.

 

(1986) Chez les Nambikwaras de Lévi-Strauss. Une école neuve pour une nécropole

(extrait de mon manuscrit « Lèvre de bois »)

« De retour a Cuiabá, je réussis à me procurer un autre lot d'images de satellite. Elles m'ouvrent un champ nouveau. Toute la vallée du Guaporé et la Serra dos Parecis. C'est là que je décide d'orienter mes prochaines explorations. Je m'active à les déchiffrer et à les organiser en mosaïque. Ce sont des images muettes sur lesquelles ne figurent aucun nom de rivière, de massif. Pour les rendre utilisables, je dois les interpréter. Un travail fastidieux.

            Sur le terrain, j'entame des pourparlers avec les indiens Nambikwaras de la Serra dos Parecis. Depuis que Lévi-Strauss leur avait rendu visite à l'époque où je venais au monde, leur condition de vie n'avait pas changé. Quarante ans que les tropiques restaient aussi tristes de ce côté-là. Mon interlocuteur est le chef du village Tubarão. Une « aldeia » (village) de huttes où vivent quelques familles Nambikwaras. A la saison sèche, on peut les atteindre en deux jours de voyage par une piste de latérite en très mauvais état. Lorsque les pluies les isolent du reste du pays, le rio Guaporé offre une issue de secours, mais sa navigation très dangereuse est des plus aléatoire. Deux tribus, les Aikana du village Tubarao et les Latundé se divisent un vaste territoire. Une réserve indigène leur avait été aménagée par le sertaniste Fritz Tolksdorf pour les préserver des colons qui venaient s'installer sur les terres fertiles des affluents du Guaporé.

            Lors de ma première visite dans l'aldeia Tubarao,  j'y arrive de nuit. Le village est en fête. Un groupe de femmes vêtues de robes usées et crasseuses, le visage orné de roucou, dansent sur le terre-plein central à la lueur de quelques torches. Agglutinées, serrées les unes contre les autres, elles avancent en formant un large cercle, cadençant leurs pas d'un son de flûtes sacrées accompagné de chants monotones, presque couverts par le ronronnement du groupe électrogène qui alimente trois ampoules de faible intensité suspendues sur des perches de bambou.. Une assistance d'hommes ivres, vautrés sur des bancs d’école ou couchés à même la terre les suivent du regard, abrutis par leur incessant manège. Des flaques de vomi et des canettes de bière vides pavoisent le sol. Un demi-siècle d'intégration ne leur avait toujours rien apporté. Un mariage se prépare avec ce qui reste de traditions ancestrales. La mariée confinée dans une hutte à l’écart du village depuis plusieurs jours, attend son fiancé. Le spectacle est désolant, dégradant. Les Nambikwaras avaient quasiment tout perdu de leur culture, sans n'avoir encore rien pris de la nôtre qui puisse améliorer leurs conditions de vie. Leurs acculturation était un échec et le constat était net. Pour la première fois, je me sentais mal à l'aise face à des indiens, le poids de la culpabilité des Blancs me pesait sur les épaules. J'étais venu à leur rencontre pour me rapprocher de leurs origines et ce spectacle m'en éloignait. Que pouvaient-t-ils avoir conservé de leur passé ? J'avais des doutes. L'odeur aigre des vomissements et une puanteur de transpiration s'ancrent dans mes vêtements et la moiteur de la nuit n'arrange rien. Les quelques halos de lumière attirent une quantité de hannetons et autres gros insectes qui tourbillonnent eux-aussi de longs moments avant de s'écraser au sol. Ils sont aussitôt piétinés par les pieds nus des danseuses. Leur carapace craquait et libérait un liquide jaunâtre qui entachait le sol. Tout donne la nausée. A minuit, le chef de poste de la FUNAI coupe le groupe électrogène, mais la fête ne s'interrompt pas pour autant. Les indiens ont allumé un feu pour donner un peu plus de clarté. Bien plus tard dans la nuit, quand tout le village fut ivre, les chants et les danses cessèrent.

            Le lendemain, l'aldeia était restée presque déserte. Seuls quelques enfants, le visage rieur, avaient passé la journée accrochés à mes basques. J'avais eu tout le loisir de d’arpenter le village. Une hutte délabrée servait d'école. Elle était ouverte aux indiens de tout âge qui voulaient se familiariser avec la langue brésilienne. Des indiens de passage se l'étaient également appropriée pour y dormir. Les cours ne commençaient jamais de bonne heure et dépendaient de la bonne volonté des indiens présents, en moyenne quatre à cinq, jamais les mêmes. La hutte était en si mauvais état quelle menaçait de s'effondrer au moindre coup de vent. Une demande avait été adressée à la FUNAI pour qu'on la remplace, mais il y avait d'autres priorités, tant de priorités que l'école était toujours là, penchée sur son flanc droit, attendant la rafale de vent qui la mettrait un jour à terre.

            Le soir venu, j'entame une discussion avec le chef du clan des Aikana. Un dialogue de sourds! Comme il parle peu le portugais et qu'il se sert de cet état de fait pour en dire le moins possible, je n'apprends rien de nouveau sur le chapitre des nécropoles nambikwaras. Je sais seulement qu'elles existent et qu'elles sont remplies de momies et d'urnes funéraires. Quant à leur localisation, je l'estime à l'extrème-ouest de la Serra dos Parecis, aux sources du rio Guaporé et de ses affluents. Mais la région n'est pas sûre, de nombreux clans Nambikwaras se disputent les terres de la réserve indigène. L'accès aux cavernes du Haut-Guaporé reste encore problématique. Cependant l'institutrice de la petite école me rapporte quelques jours plus tard, des propos émanant du chef . En réalité, il me propose un marché. Une école neuve contre une nécropole! L'accès aux grottes funéraires méritait une contrepartie mais là, elle était au-dessus de mes moyens. Je négocie directement avec l'intéressé pour ramener l'échange à un prix plus raisonnable. Mais le vieux cacique (chef) ne veut rien savoir. Il me prend pour un « gringo » aux poches bourrées de dollars. Je quitte le village sans rien obtenir. 

            A Cuiabà, la foire agricole attirait les fermiers de tout l'Etat. Exposition de bétail, de machines, concours de rodéos, elle était l'évenement le plus important de l'année. L'hôtel Mato Grosso faisait le plein. Ma chambre avait été réquisitionnée et vidée pendant mon absence. J'avais atterri dans l'appartement du propriétaire, sur le sofa. Mes papiers étaient chamboulés et je manquais d'espace pour continuer le travail d'interprétation des images de satellite. J'étais occupé à ce décodage lorsqu'une première mission officielle composée d'éminent préhistoriens et de diplomates est annoncée au Mato Grosso, sous l'égide de l'Ambassade de France. Elle vient expertiser mes découvertes.

            Fier de ce résultat, j'organise un programme sur divers sites rupestres, et des rencontres avec les autorités locales. Pour déplacer cette délégation jusque dans les profondeurs des savanes, je dois emprunter les deux avions du Gouverneur et prévoir des points d'atterrissages de fortune ou des véhicules acheminés à l'avance nous attendront. Une logistique qui doit être maîtrisée sans accrocs. Je leur mijote une réception papale. Pour obtenir les avions du gouverneur, j'avais une entrée sûre au Palacio, le chef du cérémonial. Un brésilien d'un âge mûr, issu d'une grande famille de navigateurs portugais. Il avait passé toute son enfance à Paris avant de poursuivre des études a Cambridge. La Préhistoire était sa tasse de thé. Elle avait également forgé entre nous une amitié et une complicité réciproques et spontanées. Il était mon plus solide trait-d'union avec le gouvernement

            La délégation française arrive quelques semaines plus tard conduite par Henry de Lumley Directeur de l'Institut de Paléonthologie Humaine de Paris. Il est accompagné de son épouse également préhistorienne, du Consul Général de France à São Paulo et du Conseiller Scientifique de l'Ambassade. Le programme se déroule en trois jours dans une cadence infernale avec les aléas coutumiers qui donnent à l'événement un goût exotique. Cette fois, c'est officiel, le patrimoine archéologique du Mato Grosso est reconnu d'intérêt universel.

            L'aide matérielle qui me venait de São Paulo permettait des explorations plus audacieuses. Je me lançais dans le Haut Araguai, la Serra das Araras, les sources du rio Garças et le Haut Guaporé. Partout en somme. Je passais de longues semaines à longer à pied ces falaises immenses, interminables, prenant le temps d'explorer en détail tous les massifs, tous les archipels de reliefs résiduels plantés comme des totems dans des bourrelets de végétation luxuriante. Un labyrinthe complexe. Les premiers nomades n'avaient pu y pénétrer que grace à leur curiosité. De relief en relief. Ici les bordures des chapadas avaient joué le rôle d'un fil d'Ariane.

            De nouveaux abris apparaissaient. Plus beaux les uns que les autres. L'inventaire s'étoffait;  Parnaiba, Sao Lucas, Raizinha, Sao Carlos. Des noms de rochers gravés ou peints qui fournissaient à la Préhistoire une nouvelle donne. Un legs  millénaire.

            Durant ce temps là, sur la frontière Bolivienne, ma tractation avec les Nambikwaras avait progressé. L'Ambassade de France avait fait un geste pour la construction de leur nouvelle école. La saison des pluies s'amorçait lorsque les travaux débutent. Un premier camion livre des maériaux; portes et fenêtres. Malheureusemnt les pistes deviennent vite boueuses et ne permettent plus d'acheminer le reste. C'est la colère du côté des Nambikwaras. Pour calmer le jeu, je dois me rendre dans le village. A cette saison, seules des barges utilisées pour le transport du bétail remontent le rio Guaporé à partir du villege de Vila Bela. J'attends une semaine avant qu'une barge soit annoncée.  Deux heures avant mon départ de Vila Bela,  j'établis un contact radio avec le poste de la FUNAI. Mauvaise nouvelle! Une querelle entre chefs de clans avait fait un mort. Les Aikana sont sur le pied de guerre, on craint le pire. Je dois reporter mon voyage. A la tombée du jour, la barge quitte Vila Bela sans moi...

            Le lendemain, j'apprends qu'elle a coulé dans la nuit. Aucun survivant.

            Après les pluies, on avait achevé la nouvelle école des Nambikwara, mais le climat de tension qui régnait là-bas n'était pas favorable à mes projets d’exploration. Je devais attendre. Espérer qu'un vent nouveau souffle sur l'aldeia Tubarão.


 
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À propos

Jean Périé. Diplômé de Préhistoire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Une vie sur la piste des grottes ornées d'Amazonie, au Mato Grosso,(Brésil). Un inventaire des paysages et de l'Art rupestre témoins d'une occupation vieille de plus de 20 000 ans.