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23 Jun

Acrobatique atterrissage sous l'oeil intéressé des caïmans

Publié par Jean  - Catégories :  #aventure

(Extrait du manuscrit « Lèvre de bois » Jean Périé (texte protégé par droit d’auteur – reproduction interdite)

 

 

 

Le Pantanal était une région sans routes. La circulation ne pouvait s'y faire que par des chars à boeufs à travers les marais ou en pirogue dans les steppes submergées. L'avion restait encore le moyen de transport le plus rapide. Toutes les fermes en possédaient un. Le pas de porte servait de piste d'atterrissage ou de larguage.

Mises à part les quelques régions autour du marais où s'étaient implantés les premiers éleveurs, sa partie la plus intérieure, à l'écart des rivières, voies de communication naturelles, était encore méconnue. Personne ne s'y aventurait. Seuls, les grands félins, les caïmans, les vipères, les anacondas et les piranhas se partageaient ce monde sauvage et fascinant. Ce monde de centaines de milliers d'hectares de prairies, de steppes, de forêts prétendait devenir une grande région d’élevage de zébus. Il manquait simplement une route de plusieurs centaines de kilomètres pour aller d’un bout à l’autre de cet immense marécage. Les fermiers brésiliens avaient déjà pensé ce grand projet : une Transpantaneira qui relierait Cuiabá à Corumba, petite ville coloniale totalement isolée à l'autre extrémité du marais sur la frontière bolivienne. Un projet fou auquel personne n'osait croire. Mais la crue catastrophique qui venait de tuer des centaines de bêtes leur donnait raison. Une piste bien au-dessus du niveau des eaux, servirait également de plate-forme de refuge pour le bétail. Pour cela, il fallait mesurer la profondeur du marais sur le tracé projeté. Le moment était bien choisi, car des crues d'une telle amplitude étaient rares et donc une aubaine pour les évaluer, les analyser, les ausculter.   

 


Depuis quelques mois, j'accompagnais ce projet. Je visitais des fermes pour photographier la région, la faune. Le début des pluies avait interrompu mon travail. La crue avait tout chamboulé. Les premiers secours administrés, le Gouverneur m'avait prié d'organiser une expédition capable de traverser tout le Pantanal de Poconé à Corumba. Une expédition de reconnaissance pour jauger la profondeur du marais. 
Je file droit sur Poconé, le dernier village en bordure du Pantanal. J’ai une semaine pour effectuer une reconnaissance aérienne, recruter des pisteurs, constituer une équipe et me lancer dans le marigot. Le temps me presse et la reconnaissance aérienne s'effectue dans de mauvaises conditions météorologiques. J'ai fait retirer la porte du Cessna et le siège du co-pilote afin d'être plus à l'aise pour réaliser une série de photographies et quelques mètres de film. Ici tous les avions sont à ailes hautes. Ils offrent une meilleure visibilité au sol pour le pilote et permettent des atterrisages sur des pistes de fortune souvent herbeuses et parsemées de termitières. A bord, pas de radio, pas de radar. Seulement l'oeil du pilote, son expérience, sa connaissance de la région. Au sol, des repères rares, minuscules. Dans le ciel, il faut faire preuve d'une vigilance accrue en raison de la multitude d'oiseaux qui eux-aussi volent à plus de deux mille pieds. Arrimé par un harnais, je suis tourné de côté, assis sur le plancher de l'appareil, les jambes pendantes à l'extérieur.


Nous décollons de Poconé en direction de Porto Joffre. Le temps est maussade. Nous volons assez haut. Des nuages s'entassent sur l'horizon poussés par un léger vent d'Est. Au-dessous de nous, une steppe herbeuse entièrement inondée. Des zébus égarés pataugent dans la prairie à la recherche d'un terrain plus sûr. Des forêts entières recouvertes de hérons, de cormorans, d'aigrettes qui en grappes composent de véritables bouquets. Parfois des volées d'oiseaux passent sous l'avion. Sur les berges des lacs, des centaines de caïmans immobiles ressemblent à des troncs d'arbres abattus. Plus en avant, une harde de chevreuils s'enfuit...


Les trouées de nuages sont de plus en plus rares et on voyage de longues minutes dans du coton, franchement secoués de haut en bas, ballotés de droite à gauche. Un plafond de nuages grossit juste au-dessus de nous. Soudain, nous sommes brusquement aspirés par un cumulus. L'avion monte en flèche comme une fusée tout en gardant une assiette horizontale. On se retrouve rapidement prisonniers au-dessus de la couche nuageuse en mauvaise posture. Il faut aussitôt profiter de la première trouée pour replonger sous les nuages. Autrement ça finit mal. Mais la manoeuvre est périlleuse. Le Cessna n'est pas conçu pour effectuer des figures acrobatiques même si l'appareil est sûr. La manoeuvre est brutale, elle décroche le coeur. L'avion doit piquer à la verticale, effectuer une chute vertigineuse de mille pieds dans l'oeil de la trouée. Une descente aux enfers qui va soumettre la structure de l'appareil à la limite de sa résistance. Si la vitesse est trop grande, ce sont les ailes qui s'arrachent en premier. J'ai une montée d'adrénaline. La trouille me tord les boyaux. Le vent qui s'engouffre à l'arrière par la porte béante me fouette le visage. J'ai du mal à maintenir les yeux ouverts. Je suis déjà prêt pour la manoeuvre. Je rentre mes jambes et je me blottis dans la queue de l'appareil. Je tente de respirer le plus normalement possible pour calmer mon pouls. Brutalement, l'avion bascule et amorce un piqué. Le vent m'arrache presque mes vêtements. Je resserre d'un cran mon harnais. Le Cessna plonge comme s'il décrochait et se met brusquement à vibrer. Soudain, on est sur le dos et j'entends un claquement sec. Une tête de boulon m'écorche légèrement le front. Le sol se rapproche à toute vitesse. Mes tempes cognent. Le sang engorge ma tête. Je crois sombrer dans un début d'évanouissement lorsqu'une seconde explosion me réveille. Je vois alors le volet de l'aile droite se décrocher sur un bord, se tordre et se coincer sous l'effet du vent. L'avion est ingouvernable. Le pilote hurle, crispé sur la commande de profondeur. Il doit tirer de toutes ses forces pour stopper la descente et ramener l'appareil à un vol horizontal, mais je ne vois rien de ce qui se passe à l'avant. Tout ce que je constate avec effroi, c'est qu'on file droit vers la terre en plein dans le marais. Je murmure entre mes dents: "tire, Bon Dieu, tire sur ton manche, vas-y, tire, tire, tire de toutes tes forces". La trajectoire ne change pas d'un poil. C'est foutu! On va s'‚craser... Puis l'avion réagit. Très doucement. Notre trajectoire s'infléchit. Nous ne sommes plus qu'à quelques dizaines de mètres du sol lorsque l'horizon se dérobe sous le nez du Cessna. L'avion a enfin repris une assiette quasi horizontale mais on fait du rase-mottes, tout de travers. Reste à se poser. Droit devant nous une petite portion de terre battue émerge au milieu d'un océan d'eau. Une cour de ferme avec une cabane. On file droit dessus. On frôle un bosquet. Le pilote coupe les gaz, bloque ses freins et colle l'avion à terre debout sur ses palonniers pour le stopper au plus court. Bien avant des rangées de fil barbelé où sèche du linge. La limite du marigot. Le Cessna a souffert. L'atterrissage un peu brusque avait endommagé ses pneus et sous la secousse le volet de l’aile s'était décroché définitivement, mais nous étions endemnes et cela vallait plus que tout.



Un deuxième avion me récupère deux jours plus tard et tout se passe bien, l’expédition va pouvoir partir, mais cela c’est une autre histoire que je vous raconterai une autre fois, si vous le voulez bien…



Corumba sur le Rio Paraguai à la frontière avec la Bolivie

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A
Je me mèle de ce qui ne me regarde pas, mais il connait plein de trucs mon pot Jean !<br /> à +,<br /> Alain MARC
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M
Salut, tu connait l'Oyapock, et la Guyane(f)?
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À propos

Jean Périé. Diplômé de Préhistoire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Une vie sur la piste des grottes ornées d'Amazonie, au Mato Grosso,(Brésil). Un inventaire des paysages et de l'Art rupestre témoins d'une occupation vieille de plus de 20 000 ans.