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01 May

Papillon bleu

Publié par Jean  - Catégories :  #personnage

Extrait du manuscrit « Lèvre de Bois » Jean Périé (texte protégé par droit d'auteur - reproduction interdite)

 J'habitais sur le fleuve Maroni. La fenêtre de ma chambre s'ouvrait sur une large courbe. De nombreuses pirogues à moteur chargées de noirs Boni, d'indiens passaient à toute allure dans les deux sens. En face, sur l'autre rive où je ne distinguais qu'une tranche de forêt coupée au couteau, c'était la Guyane hollandaise. La fôret tropicale guyanaise était des plus terribles. Elle ne pardonnait aucune erreur. Il fallait l'aborder en douceur comme une pucelle. Se familiariser avec elle, petit à petit, au contact des gars du pays, des forestiers. Néophyte, je m'étais imposé une longue période d'adaptation avant de me lancer dans des expéditions plus périlleuses. Mes guides ont tous été des hommes de terrain. Deux d'entre-eux étaient d'anciens bagnards :des chasseurs de papillons. Nous étions voisins. Avec eux, j'avais acquis des gestes rudimentaires typiques du milieu, le maniement de la machette, quelques réflexes de sécurité. Je m'étais initié à l'écoute des animaux, à leurs cris... Mais leur truc, c'était la chasse aux papillons. Je n'avais pas l'âme d'un chasseur et encore moins pour capturer ces fragiles créatures. Mais les deux compères n'avaient que ce moyen pour survivre. Un petit commerce comme un autre. J'avais un jour fini par céder à leur invitation. Je les avais suivis en observateur, en ethnologue, sans complaisance ni voyeurisme. Ils partaient faire leur boulot. 
... Nous nous sommes alors enfoncés dans la végétation pour atteindre une clairière. L'un d'eux est passé devant pour ouvrir un passage avec son sabre d'abattis. Il le maniait avec la fougue d'un type qui cherche à s'évader. J'ai compris que les deux bagnards haïssaient cette forêt. Ils la tailladaient pour la détruire parce qu'elle les avait emprisonnés plus que les matons. Ils lui en voulaient à mort. La chasse aux  papillons était pour eux une revanche. La forêt leur devait bien cela. 
... Après une demi-heure de lutte contre la nature et les moustiques, nous avons débouché dans une clairière aussi exigüe qu'une cabane indienne. Un violent jet de lumière pénétrait dans la trouée  comme le faisceau d'une lampe électrique. Après une gorgée de tafia, les deux "vieux blancs" ont préparé un appât. Un carré de carton recouvert d'un papier bleu phosphorescent pincé au bout d'une tige flexible d'un mètre de long. Une seconde rasade d'alcool déclenche les hostilités. La chasse peut commencer, silencieuse.
 
De la main gauche, ils agitent le leurre inoffensif imitant avec précision le vol saccadé d'un gros papillon tropical. La main droite tendue en arrière en position d'attente
tient un filet de tulle profond à large ouverture. La jungle ne fait même pas cas de notre présence. Elle fourmille de vie. Des animaux bougent dans le tapis de feuilles mortes et se faufilent dans la végétation. Au-dessus de nos têtes dans les houppiers, des oiseaux invisibles jacassent, poussent des cris stridents.  

L'attente n'est pas longue. Rapidement, un morpho d'un bleu irisé surgit de l'obscurité du sous-bois comme un trait de lumière bleu-vert. J'ai peur pour lui. Mon regard ne le quitte plus des yeux. La couleur de ses ailes change constamment en fonction de l'angle d'incidence de la lumière. Tantôt bleu-gris, tantôt bleu-violet. Il volette entre les accrocs de la végétation sans se méfier, se rapprochant dangereusement du piège qui lui est tendu. Les bagnards l'ont vu venir de loin. Le face à face final est imminent. Le morpho déploie ses larges ailes d'une envergure de vingt centimètres environ. Chaque fois, une source de lumière bleue jaillit. L'appât trompeur s'agite brusquement comme un vif. Un regard complice entre les deux chasseurs les met en contact télépathique. L'attention est à son comble. Le papillon n'est plus qu'une bouteille de tafia qui ne peut leur échapper. Désormais, les yeux font tout le travail. Il ne quittent plus le papillon du regard. L'attention visuelle est si intense que les oreilles ne captent plus aucun bruit. Nous sombrons dans un silence de mort. Mouvements lents, précis, étudiés. Presque un ballet. Il ne manque que le roulement de tambour pour annoncer l'échéance fatale. Le suspens dure comme si Hitchcock le mettait en scène. Côte à côte, les deux vieux ont bloqué leur respiration. Ils cherchent à attirer leur victime au centre de la clairière. Là, aucune branche, aucune herbe ne peut gêner leur forfait.    Le trac m'éouffait. A partir de cet instant, j'aurais voulu que le jeu cesse. Il me torturait. Soudain, trop tard! Le papillon était passé trop près. Je n'avais rien pu faire. L'énorme filet tendu comme une toile d'araignée l'avait happé au vol et capturé vivant au fond de ses mailles. C'en était fini... C'était horrible, j'en éprouvais un étrange malaise, c'était trop injuste, atroce. On  n'avait pas le droit de capturer la beauté d'un papillon. Entre les mains de ces deux hommes le jeu était criminel. Alors ce fut plus fort que moi, je criai pour éviter que leurs doigts n'écrasent grossièrement le thorax de l'animal. 
Pour les dédommager, je me proposai comme acquéreur. J'achetai le papillon pour le dégager moi-même et lui rendre sa liberté sur-le-champ. Il s'envola dans un froissement d'ailes, laissant derrière lui son pointillé de traits bleus. J'avais soulagé ma conscience, mais le bout de mes doigts était tâché de bleu.

 

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A
Puisque tu as réussi à remuer des eaux dormantes,allons y pour des souvenires nostalgiques;<br /> Pour moi,le seul bleu papillon que je connaissait était l'azuré de la sauge(plutad j'ai appris qu'il s'appelle Pseudophilotes Bavius Fatma).Pour ce papillon,je n'avais pas de technique spéciale,il fallait que je m'en approche par l'arrière (respiration coupée) afin de le saisire à main nue.Mais pour le machaon(Papillo Machaon Mauritani) et pour évier tout éffort inutile,il était nécessaire d'utiliser un appât qui n'était autre qu'un bouquet de deux ou trois brindilles de menthe verte pour le saisire entre le pouce et l'indexe (instant merveilleux).Mais nos chalengers en tant que gosses pleins d'énergie étaient:<br /> - Le Gazé (Aporia Crateigi Mauritanica) que je regrette beaucoup à cause de la destruction de son biotope de la cedraie de l'Atlas (il est devenu rare).<br /> - Le Citron (Gonepterux Rhamni):de part sa couleur jaune et sa technique de vole et d'esquive,était le plus facinant à nos yeux!!<br /> Pour ces deux papillons,dès que l'un d'eux rentraient dans nôtre champs visuel,il falait que nous enlevions immédiatement nos chemises pour leur courire après,c'était un reflex conditionné!!Nous nous dépensions pendant quelques centaines de mètres sous une température de 40 à 50°C pour qu'il nous échape ou que nou l'assomions.A cet âge,personne nous nous avait jamais enseigné l'art de collectionner ces bestioles ou de les protéger!!N'empêche que les prises nous étaient utiles pour des raisons assez intimes aux gosses de 10 à 13 ans de l'époque.Si un jour l'occasion se présente,je révèlerais cette raison.<br /> <br /> PS:Pour moi,le terme pirogue veut tout dire et ne rien dire.Je suis intéressé par une ample description:Coque,voilure et gréement...Merci.
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À propos

Jean Périé. Diplômé de Préhistoire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Une vie sur la piste des grottes ornées d'Amazonie, au Mato Grosso,(Brésil). Un inventaire des paysages et de l'Art rupestre témoins d'une occupation vieille de plus de 20 000 ans.